Conscientisation et alphabétisation

Paolo Freire (1921-1997) reste connu aujourd’hui principalement pour sa méthode d’alphabétisation et ce qu’on appelle aussi conscientisation, il s’agit d’effectuer une conscientisation grâce à l’alphabétisation pour expliquer ce concept, il convient de revenir sur l’histoire de Paolo Freire mais aussi du contexte particulier dans lequel s’inscrit son action pédagogique.

Il est né dans une famille de classe moyenne à Recife au Brésil, il s’est familiarisé avec la pauvreté et la faim au cours de la Grande dépression de 1929, il a déclaré que la pauvreté et la faim ont gravement affecté sa capacité à apprendre. Ceci a influencé sa décision de consacrer sa vie à améliorer la vie des pauvres. Les divers événements politiques qu’il a connu ont façonné son histoire et sa pensée. Ses réflexions concernent entre autres l’éducation populaire et l’éducation informelle. On parle de « système Paulo Freire » : ce genre de travail faisait largement appel à des techniques telles que les groupes d’étude, les groupes d’action, les tables rondes, les débats pouvant s’appliquer à tous les niveaux de l’éducation formelle et non formelle.

« Au milieu du xxe siècle, le Brésil compte 15 millions d’analphabètes sur 25 millions d’habitants. Son économie de type agraire est structurellement inégalitaire. Les grands propriétaires des latifundia monopolisent la richesse économique comme le pouvoir politique. Les paysans, contraints de vendre leur force de travail, n’ont pas nécessairement conscience d’être exploités. C’est avec eux que Paulo Freire expérimente sa méthode d’alphabétisation dite de conscientisation entre 1947 et 1961. »[1] Souffrant de la faim et de la grande pauvreté, les paysans ne bénéficient pas d’accès à l’éducation, il y en a beaucoup qui ne savent ni lire ni écrire, ou d’un accès ne permettant pas la prise de conscience de leur situation d’oppression, ils n’ont pas les moyens d’améliorer leur situation.

C’est dans ce contexte que Paolo Freire va donc développer la conscientisation par l’alphabétisation. Le système éducatif de Freire s’appuie sur les facultés créatrices de l’homme et sur ses aptitudes à la liberté au milieu de structures politiques, économiques, et culturelles oppressives. Son objectif est de découvrir et de mettre en œuvre des options libératrices grâce à l’interaction et à la transformation sociales rendues possibles par le processus de « conscientisation ». La « conscientisation » a été définie comme le processus par lequel les gens parviennent à mieux comprendre d’une part la réalité socioculturelle qui modèle leur existence, et d’autre part leur capacité de transformer cette réalité. Ainsi, en utilisant son sens critique, en prenant conscience d’une situation donnée, il est possible de changer la situation, en agissant à partir de cette prise de conscience. Nous pouvons relier le terme de conscientisation avec celui d’empowerment qui est la prise en charge de l’individu par lui-même. La différence se situe peut être dans la dimension collective : La conscientisation de Freire est premièrement collective puisqu’elle vise à modifier le monde et les différents rapports de force. Même son rapport à l’éducation repose sur le collectif, ce sont les hommes ensemble qui s’éduquent.

 « Les hommes s’éduquent dans le contexte social qui est le leur. Plus ils s’y sentiront             acteurs, plus ils seront mis au défi de donner des réponses aux problèmes qui se posent à eux. Cette quête peut se réaliser non dans l’isolement et l’individualisme, mais dans la solidarité de leurs existences, et par la suite dans une relation antagonique avec leurs oppresseurs. »[2]

Elle fait appel à une praxis, comprise comme étant la relation dialectique entre l’action et la réflexion. Freire propose une praxis de l’éducation où l’action repose sur la réflexion critique et où la réflexion critique se fonde sur la pratique. Il est possible de faire le lien avec la recherche-action. Le système éducatif et la conception de l’éducation de Freire tirent leur origine d’une multitude de courants philosophiques (phénoménologie, existentialisme, personnalisme chrétien, marxisme humaniste et hégélianisme)[3].

L’éducation selon Freire permet aux opprimés de retrouver leur humanité et de surmonter leur condition, toutefois, il reconnaît que pour que cela prenne effet, les opprimés ont à jouer un rôle dans leur propre libération. Dans Pédagogie des opprimés [4], les trois grands thèmes qui sont au cœur des préoccupations de Freire sont la conscientisation, la révolution, et le dialogue et la coopération entre l’avant-garde et les masses afin de maintenir l’esprit de la révolution.

Le rapport entre l’oppresseur et l’oppressé est ici intéressant à analyser, en effet l’oppresseur ne souhaite pas de changement et tente de maintenir ce rapport de force qui résulte d’un contexte historique particulier et l’oppressé lui souvent a accepté son destin et n’a que peu de moyen pour réussir à prendre conscience de cette domination, aussi la peur de perdre cet équilibre certes précaire est important. D’un point de vue psychologique, il est intéressant de se pencher sur les processus en action lorsque l’on parle de domination : la façon dont l’oppressé va se plier à  l’oppresseur, va accepter le rapport de force mais aussi les méthodes utilisées par les oppresseurs pour garder leur pouvoir et continuer à profiter de personnes en situation de faiblesse. C’est la fatalité qui règne comme si aucune autre voie n’était possible. C’est cette fatalité que Freire refuse et pour dépasser cette fatalité ce n’est pas l’inversement du rapport de force et des rôles oppressés/oppresseurs qui est mis en avant mais le dépassement de celui-ci par le dialogue.

 La communication, l’éducation dialogique

Quand nous parlons de Paolo Freire et de pédagogie, la communication a une place centrale, l’éducation est pensée comme un dialogue entre l’éducateur et celui qui apprend. En termes de pédagogie réelle, Freire est surtout connu pour son attaque sur ce qu’il appelle la conception «bancaire» de l’éducation, dans lequel l’étudiant a été considéré comme un compte vide à remplir par l’enseignant. Freire insiste, cependant, sur le fait que l’éducateur et l’élève, tout en partageant la démocratisation des relations sociales de l’éducation, ne sont pas sur un pied d’égalité, mais l’éducateur doit être assez humble pour être disposé à réapprendre ce qu’il pense qu’il sait déjà, grâce à l’interaction avec l’apprenant. Les enseignants ne sont plus les savants et les enseignés les ignorants. Il n’y a plus d’éducateur de l’élève, ni d’élève de l’éducateur, mais un « éducateur-élève » avec un « élève-éducateur». Cette éducation dialogique favorise les savoirs découlant de l’expérience.  La conscientisation ne peut donc s’effectuer que dans le dialogue et  l’interaction avec l’éducateur contrairement à l’idée d’une éducation frontale où l’élève ingurgite les savoirs sans en discuter, sans les vivre, sans interactions.

 « Au départ de son action sur le terrain, l’éducateur dialogique cherche un petit groupe de personnes dans la communauté avec qui il peut parler des raisons de sa venue. Il demande à certains de participer à une recherche-investigation pour repérer ce qui est significatif des relations entre les personnes, comme le culte, les façons de travailler, les occasions d’échanges, etc., en visitant ensemble les lieux de vie. Les « situations limites » touchant à l’oppression et les besoins qu’elles créent sont discutés. »[5]

Engagement révolutionnaire de l’éducateur

Pour mettre en œuvre cette méthode qui vise la conscientisation, il faut un engagement certain de la part de l’éducateur, en effet, il a un rôle décisif et sa confiance dans les opprimés et leur capacité à réussir ne doivent pas être remise en question. Il doit se montrer convaincant  à ce sujet. C’est même l’élément primordial à ce processus de conscientisation. Sa vision du monde, son analyse des rapports de force et la façon de le rendre accessible fait de lui un révolutionnaire, son rôle est de faire prendre conscience aux oppressés qu’il faut arrêter de penser comme les oppresseurs, de se laisser guider par leur point de vue et leur domination. Il s’agit bien ici de se libérer d’une domination et d’arriver à prendre le recul nécessaire pour oser pouvoir penser par soi-même, le défi est grand et le rôle de l’éducateur est essentiel. Sa capacité à s’adapter au groupe et à la situation locale et politique  semble aussi particulièrement importante.

Les étapes de la  méthode d’alphabétisation

Ici, l’expérience de la communauté, la recherche de sens, l’éducation dialogique, l’investigation ont une place importante.

La méthode d’alphabétisation s’appuie sur des mots, trouvés par les élèves qu’ils connaissent, puis il faudra expliquer le sens puis travailler sur les syllabes, cela permet l’acquisition d’un nouveau vocabulaire. A partir de ce mot générateur, on construit le vocabulaire puis il sera possible d’extérieuriser des thèmes qui révèlent le degré de conscience. Puis à partir de ces thèmes, le programme de formation et d’action sera effectué, il sera présenté sous forme de défis que doivent relever les personnes qui s’éduquent comme par exemple le travail, l’alcoolisme, les informations, le silence, le nationalisme … Le vocabulaire est important ici et l’éducateur doit être à l’écoute des élèves, de leur vocabulaire et de leur centre d’intérêt. Ce qui est intéressant c’est de mettre en lumière un thème, faire émerger les représentations à priori puis prendre du recul et voir ce qui a changé,  voir si notre point de vue a changé, cela permet de voir le thème sous un nouveau jour et de prendre de plus en plus conscience du monde qui nous entoure et de développer de nouveaux savoirs.

La motivation et l’intérêt de l’élève sont les clefs de la réussite de la méthode d’alphabétisation.

« Paolo Freire est conscient de la difficulté de commencer le débat par leur réalité qui est souvent   vécue sur le mode de l’échec. Il Propose à l’animateur de débuter par la médiatisation de l’homme créateur de la culture. Il différencie ainsi l’homme et l’animal tout en valorisant son activité artisanale.  Ce n’est qu’après qu’il peut les lancer dans des débats plus politiques »[6]

Voici donc les étapes de cette méthode[7] qui peuvent changer dans leur ordre et leur contenu en fonction des conditions socio-économiques des divers lieux de formation :

  • observation des participants par les éducateurs, qui s’emploient à entrer dans l’univers de leur vocabulaire
  • recherche approfondie de mots et de thèmes générateurs à deux niveaux : richesse syllabique ; forte liaison avec le vécu
  • première codification de ces mots en images visuelles, qui encourage les gens « submergés » dans la culture du silence à « émerger » comme créateurs conscients de leur propre culture
  • introduction de la « conception anthropologique de la culture » avec sa distinction entre l’homme et l’animal
  • décodage des mots et des thèmes générateurs par un « cercle culturel » sous l’animation discrète d’un coordonnateur qui n’est pas un enseignant au sens habituel du terme, mais un enseignant-enseigné en dialogue avec des enseignés-enseignants
  • recodage créateur, cette fois explicitement critique et conçu en vue de l’action, au cours duquel les anciens analphabètes commencent à rejeter leur rôle de simples « objets » de la nature et de l’histoire sociale pour entreprendre de devenir les « sujets » de leur propre destinée.

« Par exemple, le mot « favela » sera commenté, illustré, puis donnera lieu à une discussion sur la réalité suggérée et donc à l’acquisition de nouveau vocabulaire. Le mot « favela » sera découpé en syllabes et recomposé dans d’autres combinaisons pour acquérir la lecture. »[8]

Succès et limites de la méthode

La méthode a fait ses preuves, Freire rapporte qu’après 21 heures de cours, un des participants savait lire  des articles de presse simples et écrire des textes courts. La méthode connaît donc un succès important et s’étend de plus en plus, il faut savoir que le droit de vote au Brésil n’est accordé qu’à ceux qui savent lire . « Les partis réformistes et les mouvements de gauche mettent toute leur confiance en Freire et son équipe, à qui on confie bientôt la tâche de mettre en œuvre le Plan national d’alphabétisation (1963) »[9]. Cependant, les limites de cette méthode sont bien réelles et Paolo Freire s’y est confronté plusieurs fois. En effet, mettre en place cette méthode en masse, l’étendre à tout le pays  pose des problèmes et notamment parce que l’état est responsable de sa mise en place. Il s’agit de mettre en place une « action culturelle de liberté », ce qui est difficile dans le cadre d’un système d’éducation géré par l’État.

 « Le renversement du gouvernement fédéral par les forces armées brésiliennes en mars     1964 met un terme à la grande expérience (Skidmore, 1967). La seconde occasion d’occuper un poste administratif de haut rang ne s’offrira à Freire que vingt-cinq ans plus tard, et le    placera de nouveau face à ce même dilemme. »[10]

Marianne Demeure

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