Les apprentissages expérientiels

Les apprentissages expérientiels nous semblent aujourd’hui intéressants à étudier et à développer parce qu’ils permettent à une personne, quel que soit son niveau de se servir des expériences vécues pour les transformer potentiellement en apprentissage.

Ainsi dans une société où l’on apprend aussi en dehors de l’école, il est intéressant de faire un lien avec l’éducation tout au long de la vie qui a deux visées principales, maintenir l’employabilité du salarié ou proposer une « seconde chance a ceux qui ont échoué dans leur formation initiale[1].» Il faut donc penser les dispositifs traditionnels de formation de façon à ce que les contenus soient adaptés à des publics particuliers.

« Le concept d’éducation tout au long de la vie, en faisant éclater les cadres temporels et spatiaux révolus à l’éducation, porte donc une nouvelle conception de la formation et de l’éducation, un nouveau paradigme dont les enjeux sont considérables : lieux multiples de savoirs, pratiques sociales pensées comme des espaces d’apprentissage, valorisation de l’expérience, accent porté sur le développement personnel et culturel, sur les ressources culturelles, sur la mobilité, mise en avant d’une éducation informelle et non formelle dans le parcours de formation du sujet apprenant[2]. »

L’éducation populaire peut jouer un rôle dans ce sens, puisqu’elle propose à travers certaines Universités populaires des dispositifs innovants se basant sur l’expérience des participants. Cela permet des dépasser certains blocages avec les institutions ou avec les méthodes traditionnels parfois loin d’éveiller l’intérêt des participants.

Nous pouvons distinguer la vision empirique, expérimentale et expérientielle de l’expérience. L’empirisme est un vécu qui n’a été analysé, il n’y a pas eu de prise de recul. La vision expérimentale, elle, est volontaire, comme les expériences scientifiques, elle est provoquée. Enfin la vision expérientielle est elle, pensée, analysée, une prise de recul a lieu. Cette expérience est donc personnelle et globale.

« L’expérience pleinement conscientisée comporte donc une composante d’action et d’intervention. Je me construis en construisant mon œuvre. […]  Chez l’homme conscient de lui-même, tous les actes deviennent inspirés ou consacrés. La recherche ne connait pas de limites, ni de domaines fermés.[3] »

Il apparaît intéressant de penser l’expérience, non pas comme se suffisant à elle-même mais comme complément de la théorie et vice-versa, la pratique ayant tout de même une place plus importante. John Dewey met l’expérience (vue comme une réflexivité) au centre de l’éducation, celle-ci permettant d’être dans le présent et de s’approprier les apprentissages plus facilement. La dimension sociale est importante chez lui, rejoignant même l’idée d’émancipation.

 « Du travail d’élaboration de son expérience, l’homme dégage une connaissance. Du travail d’appropriation de l’expérience des autres, il s’approprie le savoir. [4]»

Concernant les apprentissages, il apparaît que plus ils sont proches de la personne concernée plus ils sont susceptibles de donner lieu à un savoir. Ainsi, les apprentissages expérientiels ont un intérêt concernant l’éducation tout au long de la vie mais pas uniquement. Lors de la formation initiale, de la maternelle à l’université, il apparaît judicieux d’utiliser son expérience pour dégager des savoirs. Il s’agit ici d’une expérience pensée, réfléchie, analysée. Cela permet de donner du sens et de toucher chaque personne de manière personnelle. La pédagogie de projet aussi se veut parfois expérientielle.

« L’apprentissage expérientiel est un modèle d’apprentissage préconisant la participation à des activités se  situant dans des contextes les plus rapprochés possibles des connaissances à acquérir, des habiletés à développer et des attitudes à former ou à changer.[5] »

Ainsi David Kolb, va développer les quatre phases du cycle d’apprentissage expérientiel[6] :

  • L’expérience concrète, l’étudiant vit une expérience dans laquelle se pose un problème.
  • L’observation réfléchie, l’étudiant est amené à réfléchir sur l’expérience vécue.
  • La conceptualisation abstraite, l’étudiant peut construire des concepts généraux
  • L’expérimentation active, l’étudiant devra déduire des hypothèses qui pourront être confirmées dans la réalité avec une nouvelle situation.

David Kolb écrit : « L’apprentissage est le processus par lequel la connaissance est créée à travers la transformation de l’expérience[8] »

Aussi, concernant l’écriture impliquée, il est intéressant de noter qu’elle est tirée de l’expérience personnelle puis permet une prise de recul intéressante à noter puisque pouvant aboutir à un nouveau savoir. Nous entrons alors souvent dans la méta-cognition, nous apprenons à apprendre.

Le journal présente aussi un intérêt en ce sens :

« Il s’agit via le journal de trouver une forme qui éradique la fragmentation des savoirs, des manières d’apprendre, la division des savoirs formels et informels, qui place la personne au centre du dispositif, s’inscrivent dans une conception de la formation entendue comme Bildung ou portée par une conception de l’homme total au sens marxiste du terme[9]

Il ne s’agit pas de raconter sa vie uniquement, il y a un vrai intérêt à tenir un journal. Il provoque la réflexivité, un effet de miroir qui donne une autre dimension à l’écrit.

Concernant les histoires de vie, en racontant, la personne revient sur son histoire et cela lui permet de s’appuyer sur son expérience pour évoluer, l’histoire de vie est donc certainement un processus de formation[10]. La Bildung est un élément central lorsque l’on parle d’histoires de vie. En effet, c’est l’expérience, le parcours de la personne qui permet de dégager un savoir.

Il apparaît donc ici que les apprentissages expérientiels peuvent intervenir aussi bien dans la vie quotidienne que dans un cadre plus formel. Il est possible de les organiser, de les provoquer : il appartient dans ce cas au formateur de les organiser pour pouvoir en tirer une éventuelle connaissance puis un savoir, l’aspect spontané est plus délicat à avoir puisque répondant à un programme ou à des objectifs de formation. Les généraliser à tout type d’apprentissage est intéressant et devient une démarche de conscientisation à plusieurs niveaux (individuel, relationnel, groupal, organisationnel, institutionnel [11]).

                                                                                                                       Marianne Demeure

Coordinatrice de Bip huB campus

Pôle de recherche de Bip huB learning

Bibliographie

Ardoino Jacques. Education et politique. Anthropos, Paris, 1999, 395 p.

Colin Lucette, Le Grand Jean-Louis (dir). L’éducation tout au long de la vie.  Economica Anthropos, Paris, 2008, 168 p.

Dewey John. Expérience et éducation. Colin, Paris, 1968, 516 p.

Hess Remi, Weignand Gabriele, Une théorie de l’expérience comme processus d’apprentissage et de connaissance In Colin Lucette, Le Grand Jean-Louis (dir). L’éducation tout au long de la vie.  Economica Anthropos, Paris, 2008, 168 p., p.14.

Kolb David, Experiential learning. Englewood Cliffs, New Jersey: Prentice-Hall, 1984.

Kolb Alice Y., Kolb David, The learning way : meta-cognitive aspects of experiential learning. Simulation and Gaming, 2009.

Legendre Renald, Dictionnaire actuel de l’éducation, 3ème édition, Le défi éducatif, Guérin Editeur Itée, 2005, 1500 p.

Schön Donald, The reflexive practitioner. How professionals think in action. Jossey Bass. San Francisco, 1984.

Wittorski Richard, Contribution de l’apprentissage expérientiel et de la science action à la pratique professionnelle. M. Mackiewicz, Praticien et chercheur : parcours dans le champ social, L’Harmattan, 2001.

Zambrano Armando, Formacion, experiencia y saber. Col. Seminarium magisterio, Lines de investigacion discurso pedagogico, de Remi Hess, Bogota, 2007, 270 p.

Notes

[1] Colin Lucette, Le Grand Jean-Louis (dir). L’éducation tout au long de la vie.  Economica Anthropos, Paris, 2008, 168 p., p.2.

[2] Colin Lucette, Le Grand Jean-Louis (dir). L’éducation tout au long de la vie.  Economica Anthropos, Paris, 2008, 168 p., p.4.

[3] Hess Remi, Weignand Gabriele, Une théorie de l’expérience comme processus d’apprentissage et de connaissance In Colin Lucette, Le Grand Jean-Louis (dir). L’éducation tout au long de la vie.  Economica Anthropos, Paris, 2008, 168 p., p.14.

[4] Armando Zambrano Leal. Formacion, experiencia y saber. Col. Seminarium magisterio, lines de investigacion discurso pedagogico, de Remi Hess, Bogota, 2007, 270 p.

[5] Renald Legendre, Dictionnaire actuel de l’éducation, 3ème édition, Le défi éducatif, Guérin Editeur Itée, 2005, 1500 p.

[6] Kolb Alice Y.., Kolb David., The learning way : meta-cognitive aspects of experiential learning. Simulation and Gaming, 2009.

[8] Kolb David, Experiential learning. Englewood Cliffs, New Jersey: Prentice-Hall, 1984.

[9]Colin Lucette. Le journal pédagogique : outil de conscientisation de l’expérience.  Pratiques de formation-Analyses, septembre 2013 n°62-63, Université Paris 8, p. 20.

[10] Cf. Dominicé Pierre, L’histoire de vie comme processus de formation, Paris, L’Harmattan, 1990.

[11] Ardoino Jacques. Education et politique. Anthropos, Paris, 1999, 395 p.

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