Jeunes non qualifiés : la crise sanctionne 40 ans d’erreurs dans les politiques d’insertion

OPINION- Face à la crise économique et sociale en cours, certains publics apparaissent particulièrement vulnérables. C’est le cas des jeunes et notamment de celles et ceux qu’on appelle les « Neet » (Nor in education, employment, or training) c’est-à-dire qui ne sont ni à l’école, ni en formation, ni en emploi. La vulnérabilité de ces non qualifiés reste d’autant plus prégnante que leur situation se dégrade constamment sur le marché du travail depuis plus de quarante ans. Par Nadège Vezinat, Université de Reims Champagne-Ardenne et Nicolas Duvoux Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis.

Deux études récentes de la Dares et de l’Injep publiées récemment relèvent ainsi l’hétérogénéité de cette population. Une logique d’individualisation a été retenue pour organiser les parcours dans le cadre d’une relation contractuelle entre les jeunes et les institutions. Cette logique pose quatre problèmes principaux :

  • Une politique d’abaissement du coût du travail (exonérations de cotisations sociales pour les entreprises) domine dans les dispositifs en faveur de l’emploi des jeunes. Cette stratégie est à l’opposé d’une stratégie inclusive.
  • Les choix d’action publique sont guidés par le constat que la qualification protège du chômage. La poursuite d’un objectif de relèvement de la qualification et de la certification fait donc l’objet d’un consensus jusque chez les acteurs qui prennent en charge les jeunes ayant connu les plus grandes difficultés avec le système scolaire.
  • La logique d’individualisation des parcours, que l’on retrouve dans le contrat de Parcours contractualisé d’accompagnement vers l’emploi et l’autonomie la (PACEA) ou la pédagogie déployée dans les Écoles de la deuxième chance (E2C) structure de manière croissante le cadre institutionnel qui régule les relations entre les jeunes et les institutions.
  • La médiation active (mise en relation des jeunes avec des employeurs) constitue le point faible de ces dispositifs. Or, cette médiation active, comme plus largement les débouchés professionnels des parcours d’insertion, apparaît comme le « chaînon manquant » des dispositifs actuels.

Dans un rapport récent, nous proposons ainsi une étude sociologique de l’expérimentation sociale de l’école des Plombiers du numérique. Cette initiative, qui s’adresse aux plus précaires des NEET, propose justement une intermédiation, réalisée tant du côté des employeurs que de celui des jeunes, pour aboutir à rapprocher les uns des autres et à promouvoir un autre rapport à l’emploi et à l’insertion.

Un accès à l’emploi en « circuit court »

Cette expérimentation cherche à les mener à l’emploi par une formation non qualifiante, non certifiante, non diplômante de 4 mois. La méthodologie repose sur trois piliers : un accompagnement social renforcé, associé à une formation technique centrée sur les gestes fondamentaux du métier de technicien fibre optique et une immersion professionnelle soutenue.

Le partenariat initié en amont avec des entreprises du secteur assure un débouché professionnel aux stagiaires. Il dynamise en outre un accompagnement social qui a trop souvent tendance à devenir à lui-même sa propre finalité et à se contenter d’occuper les jeunes en les faisant circuler dans un ensemble d’institutions de remédiation. Ce rapport étudie donc un « circuit court » d’accès à l’emploi grâce à la mise en lien directe des stagiaires avec les entreprises ayant des besoins de main-d’œuvre.

Le pari de l’école des Plombiers du numérique est donc d’aller à contre-courant de la tendance de la formation professionnelle et continue à valoriser la forme scolaire et le diplôme. Contrairement, à la formation continue qui s’adresse principalement à des salariés déjà en emploi, la formation étudiée est proposée aux individus les plus éloignés de l’emploi (car jeune, car non diplômé, car minorité visible, car issu d’un quartier prioritaire de la ville, etc.).

Si la prééminence donnée dans la formation professionnelle et continue à des formations diplômantes et qualifiantes apparaît comme légitime pour accroître les compétences globales de la population, elle n’en a pas moins pour envers de redoubler les exclusions de celles et ceux qui sont les perdants de la course aux diplômes.

De ce fait, elle renforce la valorisation du diplôme dans la vie professionnelle plus qu’elle ne la corrige. De manière plus implicite, mais néanmoins tout à fait décisive dans la pratique, elle s’inscrit dans une logique contraire à l’insertion qui se structure autour d’un accompagnement institutionnel souvent réduit à lui-même et condamné à occuper les personnes, sans toujours leur procurer de véritables possibilités de sortir de leur condition.

L’insertion comme transitoire qui dure avait déjà fait l’objet de fortes critiques dans les années 1990, rien n’a véritablement changé depuis, à ceci près que le renforcement des incitations à retourner vers le marché du travail (à travers le Revenu de solidarité active) d’une part a exercé une pression sur les personnes concernées d’autant plus douloureusement vécue que, d’autre part, dans les faits, les 10 % les plus pauvres de la population ont été plus exclues du marché du travail.

Des formations courtes trop longues

À rebours de la tendance de l’accompagnement d’insertion à constituer sa propre finalité, dans l’expérience étudiée, la présence des employeurs, l’immersion professionnelle et la perspective d’un débouché concret dynamisent alors un accompagnement social par ailleurs individualisé. Le maintien d’un suivi personnalisé permet de travailler sur les « freins » à l’emploi de chacun des stagiaires et d’obtenir des taux de sorties du dispositif satisfaisants.

D’une part, l’école des Plombiers résout en partie la problématique de l’impréparation sociale à l’emploi en travaillant sur les problèmes extérieurs à la formation mais qui peuvent avoir un impact sur elle. D’autre part, elle assure une socialisation professionnelle et une formation technique conforme aux attentes des entreprises recruteuses dans le secteur visé en travaillant concomitamment l’acquisition des gestes en atelier et lors de stages de terrain. Ces derniers permettent en effet une confrontation directe avec le monde de l’entreprise, à des besoins de main-d’œuvre avérés et participent de la réception positive du dispositif.

Enfin, un résultat majeur – et qui condense nombre des analyses du rapport – est que la temporalité relativement courte de la formation (4 mois) au regard des objectifs d’action publique est en fait déjà « longue » pour des jeunes pris dans le temps court de l’intérim et des CDD.

Pour ces jeunes dont l’horizon temporel reste réduit du fait de la précarité de l’emploi à laquelle ils sont assujettis, la formation est assez longue et suffisamment dense pour occasionner une bifurcation dans leur trajectoire sociale. Dans certains cas, elle permet de rompre avec la logique des « essais-erreurs » autour de laquelle le suivi de la mission locale et le dispositif de la Garantie jeunes sont organisés.

Cette méthodologie qui valorise une formation de courte durée, du point de vue des institutions, rencontre ainsi les attentes des jeunes en même temps qu’elle permet de questionner un ensemble de choix collectifs stabilisés mais excluants : le poids du diplôme redoublé par la formation professionnelle et continue ; l’individualisation extrême de l’insertion sociale et professionnelle ; le recours aux exonérations de cotisations pour favoriser l’emploi.

À rebours de ces choix et en contrepoint à ceux-ci, le développement de formations courtes assurant une perspective aux stagiaires, ainsi qu’un accompagnement qui leur ouvre des possibilités et un investissement public sur le soutien à ce type de projets, semblent donc s’imposer.

Nadège Vezinat, Sociologue, maîtresse de conférences, Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA) et Nicolas Duvoux, Directeur du Philanthropy and Social Sciences Program, professeur de sociologie, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

source:https://www.latribune.fr/opinions/jeunes-non-qualifies-la-crise-sanctionne-40-ans-d-erreurs-dans-les-politiques-d-insertion-879540.html

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